Archive pour la catĂ©gorie ‘Michel Tolmer’

La Mercos’ à Dadd’

lundi 21 septembre2020

Les tempes cendrĂ©es, le cheveu rare, un lĂ©ger relâchement de la sangle abdominale, le geste Ă  peine plus lent, font souvent oublier aux jeunes que nous aussi, Ă  notre Ă©poque, nous Ă©tions de sacrĂ©s rebelles qui se permettaient de parler Ă  table sans y ĂŞtre invitĂ©s, qui disaient « vachement Â» Ă  tout bout de champ, rappelant Ă  leurs parents que le temps de « bath Â» avait disparu avec les dinosaures du musette. Nous avons eu les cheveux longs et gras, des jean’s moulants avec des feux de plancher, des chemises fleuries et  « Woodstock Â» Ă©tait notre rĂ©fĂ©rence absolue en terme de musique…Mais passons Ă  une Ă©poque un peu plus rĂ©cente : dĂ©but des annĂ©es 2000.

Ce jour-lĂ  Frankie avait empruntĂ© la rutilante Mercedes de son père qui lui avait recommandĂ© d’y faire plus qu’attention en des termes qui ne laissaient aucune Ă©quivoque. J’avais bien une poubelle ambulante, mais aurait-elle acceptĂ© de nous porter jusqu’à Ampuis et son Salon de la CĂ´te Rotie?

L’aller fut à l’image des recommandations du père. Pas d’excès.

Comme c’était sur la route, nous avions pris rendez-vous chez HervĂ© et Isabelle Souhaut du Domaine Romaneaux Destezet pour y* dĂ©guster leurs vins. Fallait-il y voir un prĂ©sage? Nous y retrouvâmes Cyril Bordarier et Pierre AimĂ©. La ferme fortifiĂ©e d’HervĂ© Ă  Arlebosc, la dĂ©gustation des rouges et de son deuxième millĂ©sime de blanc, le froid hivernal, la vue superbe sur la vallĂ©e, cet Ă©norme bloc de granit qui sert de table Ă  l’entrĂ©e et sur lequel nous avons bu une MĂ©mĂ© 90 et un chenin 99 de Poirel. EmmitouflĂ©s, le corps au chaud et le nez dans le verre. On aurait dĂ» se mĂ©fier, cela dĂ©marrait trop bien.

Nous Ă©tions en janvier, pĂ©riode particulièrement nĂ©faste Ă  la gente porcine. Quelques jours auparavant, un de ses reprĂ©sentants s’était jetĂ© sur la lame aiguisĂ©e d’un membre de la famille Souhaut. EmbarrassĂ©s par la situation et afin d’éviter tout tracas avec la police, ils transformèrent le suicidĂ© en boudins, saucisses et autres dĂ©rivĂ©s dĂ©lectables. Il nous fut gentiment demandĂ© de participer Ă  la veillĂ©e funèbre. Rapidement nous avons compris que le disparu devait occuper une position hiĂ©rarchique importante tant les bouteilles qui accompagnaient les larmes Ă©taient nombreuses et de toutes rĂ©gions.

La vĂ©ritĂ©, je ne sais plus si nous dormĂ®mes sur place ou bien?.. Toujours est-il que nous constatâmes que nous avions avec le couple de parisiens un deuxième rendez-vous commun, Ă  Tupins-Semons chez Jean-Michel StĂ©phan, Ă  une heure quelque peu identique. Chez Jean-Michel, seule la taille est petite car pour ce qui est du reste, le bonhomme a de la ressource et du talent. Il nous fit dĂ©guster l’ensemble des barriques avant de nous emmener manger pas loin de lĂ  dans un lieu oĂą il souhaitait nous faire dĂ©guster une large palette de Cornas. A ce stade-lĂ , j’avais dĂ©jĂ  la jauge au maximum.

Une fois terminĂ© le tour de France des Cornas, Jean-Michel dit : « Il me semble qu’il y a des barriques que vous n’avez pas goĂ»tĂ©es, celles du fond ! Allez on y retourne ! Â» Tous les cinq dans la Mercedes, c’était Goran BrĂ©govic en vallĂ©e du RhĂ´ne, manquaient que quelques unitĂ©s du sexe opposĂ© et encore. Ce n’était pas vraiment le but de l’excursion et puis surtout on voulait une bonne ambiance, alors…. Les deux kilomètres qui nous sĂ©paraient du restaurant parcourus, Frankie mit au point mort et laissa la Mercedes grimper la petite pente sur son Ă©lan pour aller se garer tout près du poteau en ciment.

A peine immobilisĂ©s,  les portières s’ouvrirent, ne laissant malheureusement Ă  Frankie pas suffisamment de temps pour consulter le manuel d’utilisation et d’y trouver Ă  la rubrique « frein de parking Â» que celui de la Mercedes se situe Ă  cĂ´tĂ© de la pĂ©dale d’embrayage et non entre les deux sièges comme il essayait dĂ©sespĂ©rĂ©ment de l’y trouver.

Il est remarquable de constater comme le bruit d’une portière qui se retourne au contact d’un poteau en bĂ©ton armĂ© a la facultĂ© de dĂ©griser dans l’instant tous les membres d’une assemblĂ©e de joyeux camarades. Les Ă©thylomètres perso furent remis Ă  zĂ©ro. Pas une vanne, pas un jeu de mots, rien. Normal aussi, quand on voit 130kg d’amitiĂ© très, très Ă©nervĂ©e, cette rĂ©action d’éviter les phrases alambiquĂ©es et les mots inutiles. Notre ami sortit lentement, fit le tour, constata les dĂ©gâts, essaya de refermer la portière, d’abord doucement ensuite fermement puis en force. Face Ă  l’échec, il se recula d’à peine un mètre et soudainement mit un violent coup de pompe qui laissa son empreinte dans le mĂ©tal mais eut le mĂ©rite d’obstruer la bĂ©ance.

Un rouleau de bon vieux scotch marron Ă  large bande et deux mètres de corde plus tard, la rĂ©paration faisait illusion. « Dadd’ Â» n’y verrait que du feu. Pendant cinq minutes les pensĂ©es furent au recueillement puis Jean-Michel lança : « Bon on y goĂ»te ? Â» On y goĂ»ta et y goĂ»tĂ»mes, je me souviens très bien que Monsieur StĂ©phan père faisait de dĂ©licieux jus d’abricot et qu’il y avait quelque part dans la cave une ou deux barriques d’eau de feu qu’ils y goĂ»turent, qu’à une heure que nous dĂ©finirons comme avancĂ©e, Frankie et moi fĂ®mes une certaine distance pour trouver un lieu oĂą mettre nos petits corps dans une position horizontale plus appropriĂ©e Ă  notre Ă©tat.

Je vins en aide Ă  mon ami quand le digicode de l’hĂ´tel voulut jouer avec lui Ă  « Questions pour un pochetron Â» lui posant de perfides questions, tel le numĂ©ro de son dĂ©partement et celui de sa carte bleue, que je garde dĂ©sormais prĂ©cieusement. Vers midi, après avoir dĂ©collĂ© nos yeux Ă  l’eau chaude, nous avons pu nous rendre compte, aux trainĂ©es marronnasses qui couraient de leur voiture au bâtiment, que Cyril et Pierre Ă©taient bien rentrĂ©s eux aussi et avaient pu atteindre sans trop de dommage l’un la porte d’entrĂ©e de l’hĂ´tel, l’autre, quant Ă  lui, nous laissa perplexe quant Ă  sa destination finale, le trajet Ă©tant marquĂ© de preuves d’hĂ©sitations multiples et certainement soudaines Ă  en juger par les jolis dessins que l’on aurait dit exĂ©cutĂ©s au pochoir Ă  vomi.

Les premières heures du lendemain matin furent occupées à chercher un carrossier qui accepterait de prendre la voiture et une jolie poignée de billets dès notre retour puis de prévenir Dadd que le séjour se prolongeait quelque peu, ne nous restait plus que 500 kms à faire, dans un blizzard permanent. Voilà comment nous n’atteignîmes jamais Ampuis et comment Frankie s’est fait soulager de quelques belles coupures qui l’encombraient.

* Avez-vous remarquĂ© comme moi cette tendance naturelle Ă  rajouter des « y Â» dans toutes les phrases Ă  l’approche de la rĂ©gion lyonnaise ? On y fait sans le vouloir.

Liste des vins : Domaine Romaneaux-Destezet – Domaine Gramenon – Château de Suronde – Domaine Auguste Clape – Domaine Thierry Allemand – Domaine Alain Voge – Domaine du Tunnel – Domaine du Coulet

Extrait de Trente nuances de gros rouge, aux Éditions de l’Épure, par Philippe Quesnot, Ă©videmment.

On meuble…

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