Laguiole de l’autre.

Était-ce le tressaillement de ma cuisse, mon grand couturier, ce muscle sublime assidument sculpté par la pratique intensive du tennis de table à haut niveau ? Le vibreur de mon téléphone ? Ou une manifestation inappropriée ? Deux petites notes étouffées, caractéristiques, éliminent ma première hypothèse, une rapide analyse en fait de même pour la troisième car même lorsque je m’agite frénétiquement, les sons que j’émets et aime toujours d’ailleurs, n’appartiennent pas à ce registre.

« 21h – Michel Bras – Toto »

 

Alors que, timorée, la presse officielle détourne le regard, le comité de lecture de Glougueule est unanime.

Voilà qui valide mes supputations, pas d’ambiguïté possible et que l’on ne s’y trompe pas, ces quelques mots à l’allure sibylline mais d’une concision chirurgicale, étaient un pur message d’amitié, la pensée matinale d’un être attentionné, entièrement mobilisé, dont la volonté unique était le partage d’un immense bonheur à venir, une invitation à communier durant toute cette sainte journée, à l’accompagner jusqu’au pied de l’autel. Une incitation à tenir le voile pendant qu’il honorerait furtivement la mariée, n’oubliant pas de les agiter de concert afin que mon olfactif en profitât, une délicate attention.

Mais que ne ferait-on pour un ami ? Les amis c’est sacré, la réussite d’une vie, tes souvenirs pour l’éternité, au terme tu les comptes autour de la boite, moins de quatre te condamnerait à une sortie ridicule. Il faut être attentionné et prévenant avec ses amis. Pour eux je prends soin tout au long de l’année de rester en permanence le nez au vent à la recherche de ce petit cadeau personnalisé qui leur ira droit au cœur et leur rappellera combien ils sont importants à mes yeux.

Alors pour lui dire combien j’étais touché par tant de sollicitude, je lui répondais « Je t’em… ! » hésitant un instant à lui ouvrir les bras. Il voulut dissiper ce léger doute : « Tu m’embrasses ? » Pas le temps de lui confirmer mon attachement profond : « Tu m’encourages à me régaler ! »

Bien sûr que je t’encourage, si tu savais comme cela me fait plaisir de te savoir à Laguiole et moi à Grasse, couvert de poussière, ruisselant au fond de mon épicerie à pousser les chariots. Je suis ravi de sentir ton cœur à ce point chargé d’allégresse, tout ton être tendu vers ces instants de félicité gastronomique, de jouissance extatique, bienheureux béat. Alors en moi s’est posé la question de savoir comment participer à distance à cet événement, le magnifier, apporter modestement ma contribution à l’édification de ce mémorial culinaire, t’aider à le graver à jamais dans ta petite tête de piaf scrofuleux et mesquin.

Outre ses talents de graphiste, Michel Tolmer est un prestidigitateur de haut vol. Admirez l’entourloupe.

« Ah Bernard, bonjour! J’aurais besoin de ton aide, que tu me rendes un petit service. Pourrais-tu téléphoner à ton ami Michel BRAS et lui demander s’il serait possible de … ?»

« Écoute, j’essaie de le joindre et je te tiens au courant!” Ce qui fut fait.

Vers 21h30 j’envoyais « Bon appétit ?» qui eut un « Whaouuuuuuuuuu ! » pour seul écho à minuit passé. Cette simple interjection me faisait brutalement comprendre que mon plan avait échoué. J’étais dépité. Comment était-ce possible? Bernard est un homme fiable, je savais qu’il ne pouvait être à l’origine de cette faillite, il avait sollicité à coup sûr l’aide de Sergio, le sommelier, et de la réceptionniste.

 Tant de plaisir et de joie mêlés en un seul mot, alors que j’attendais tout autre chose. J’étais effondré.

Si tout avait bien fonctionné, à 21h précises mon Ami accompagné de sa créature de rêve, se présentait à la réception du trois macarons, tout en ajustant ses boutons de manchettes en ivoire prohibé, d’une voix suave et profonde, il s’annonçait “Bonsoir!.. J’ai réservé une table pour deux au nom de TOLMER.” Et là, NORMALEMENT, la réceptionniste consultant son registre, de l’index exécutait plusieurs allers et retours en répétant “Monsieur TOLMER, Monsieur TOLMER,……TOLMER avec un T comme dans TREMOL…. Quand avez-vous réservé?…..” Elle tournait les pages par acquis de conscience puis elle s’arrêtait soudain, blême et disait “Monsieur TOLMER! Mais oui, nous vous attendions jeudi dernier!” Elle appelait fébrile « Monsieur Sergio! » Puis un peu plus fort parce que Monsieur Sergio n’aurait pas entendu. « Monsieur Sergio ! » C’est bien vous qui me disiez il y a tout juste une semaine “Quel dommage  que ce Monsieur TOLMER ne soit pas venu! Sur recommandation de M. PLAGEOLES, Monsieur BRAS avait élaboré un menu tout spécialement à votre intention! Votre venue était chaleureusement attendue… Et là, quelle déveine ! Nous sommes complets…. Je ne vois vraiment pas comment nous pourrions faire?» Et Monsieur Sergio de renchérir « ! Vous jouez vraiment de malchance Monsieur TOLMER. La 5, une de nos plus belles tables, dont la réservation a été annulée en début de soirée, nous venons de l’attribuer il n’y a pas cinq minutes à un couple de petits commerçants Grassois.”

Le plan que j’avais échafaudé n’avait pas fonctionné, le dernier rouage en était la cause. Au dernier moment notre réceptionniste avait craqué, trop jeune pour mentir sans avoir le sentiment de faillir.

Quel dommage, j’aurais tellement aimé que cette soirée soit inoubliable !

Nouvelle extraite de “Vingt en Vrac” aux Éditions de l’Épure.

https://www.epure-editions.com/collection-mise-en-appetit/vingt-en-vrac-195-45.html

Laisser un commentaire