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Du Chave à Thorrenc

lundi 21 janvier2013

J’avais au fond des oreilles, à mesure que nous nous engagions dans cette vallée, comme un air de banjo qui s’énerve, ne tardant pas à recevoir en écho le renfort de son jumeau. Je guettais par la fenêtre, à travers les premiers flocons, l’apparition de l’enfant albinos. La nuit tombait et avec, la sensation que l’heure du retour se confirmait, indéfinissable. La perspective de ce repas à l’Auberge de Thorrenc, la chaleur enveloppante dans cette voiture, la neige et puis surtout  cette phrase en boucle de René-Jean Dard qui résonnait : “Vous verrez, il y a du Chave à 500 F sur table” avaient installé un climat de molle frénésie. À la lecture de la carte, nous avons compris qu’il nous fallait absolument trouver où dormir dans le village.

“Ah! c’est dommage! Il y a bien des chambres d’hôtes mais elles sont fermées depuis peu!” Après coups de fil, négociations et suppliques diverses, une charmante dame nous a donné les clefs d’une maison, nous précisant que nous avions de la chance car il y avait suffisamment de chambres et de lits pour nous quatre, mais qu’il ne faudrait pas lui en vouloir, le chauffage étant coupé depuis quelque temps, nous risquerions d’avoir froid.

Aucune inquiétude à ce sujet, persuadés que la soirée nous donnerait l’occasion d’alimenter la chaudière. Un soir de semaine en hiver dans une auberge au fond d’une vallée de l’Ardèche, voilà le secret pour ne pas être dérangés par vos voisins de table et bénéficier de toute l’attention des propriétaires. Seuls clients, installés à côté de la cheminée, à proximité de cave et cuisine. Vous dire ce que nous avons mangé et bu serait mentir éhontément, à part le Chave “qui en a pu”.

Je me souviens des ris de veau. Je me souviens qu’après avoir largement visité la carte des vins, nous avons proposé à nos hôtes d’ouvrir une ou deux bouteilles, peut-être même plus, rapportées de notre périple; que la pente enneigée était très piégeuse; qu’après avoir fait plusieurs fois le tour de la maison, nous avons constaté qu’elle ne disposait que d’une chambre et d’un hall avec, en tout et pour tout, un lit deux places et un canapé-lit; que naturellement les couples se sont formés : les anciens du Repaire de Bacchus et qu’il me restait mon Grofé à moi, fidèle compagnon de déroute; qu’un lit de 120 pour deux tourtereaux qui tutoient le quintal favorise une trop grande promiscuité; que les tympans de mon ami ne supportant pas mon léger feulement nocturne, Grofé s’était transformé en tête de veau, les oreilles farcies au papier toilette rose; que d’un commun accord, tous les quatre, nous avons décidé de ne jamais évoquer cet épisode.

Et c’est à l’occasion du projet de loi sur le mariage pour tous que je me sens autorisé à rompre le silence. En avance sur notre temps, nous étions bien ce soir là quatre glaçons dans le vin.